Eh moi je veux bien qu’on décide de retourner sur facebook pour ne pas laisser la place qu’aux fans de Sardou, aux fakes dégueus en ia qui disent Like pour encourager cette mamie à boire de l’eau et à Jean-Patriote154 mais va ptet falloir arrêter d’être con, un peu.
L’autre jour, le lendemain du 17 octobre, parmi plusieurs trucs, j’ai posté une image qui disait « Au nom de celleux qui ne peuvent pas, pas toujours, pas longtemps, pas du tout, pas cette fois, mettre leur corps dans la bataille, MERCI à vous qui prenez les coups, le gaz et les injures publiques en première ligne. »
Et Patrice n’a pas aimé, Patrice que je ne connais pas a publié un commentaire de huit pages pour dire que AH NON HEIN.
Je vous parle pas des quarante mille commentaires de fafs que j’ai dû supprimer – comment voulez-vous que je trouve le temps de faire le ménage derrière mon lavabo quand je dois déjà faire celui de mon Facebook – mais juste de Patrice qui n’est pas d’accord, et Patrice le dit, Patrice est déçu de moi car Patrice est un homme raisonnable et calme qui caresse l’idée bien coiffée d’une bataille des esprits sans corps.
Chui sympa je vous coupe ça là ça dure six plombes.
Quand j’ai lu ça, j’ai juste levé les yeux au ciel comme d’hab au repas de Noël et je me suis demandé s’il y avait un nom pour le manspreading de commentaires facebook, le gars prend trop de place sur mon siège pour le confort de ses coucougnettes de cristal, wow, j’ai rien répondu comme souvent quand j’ai les yeux trop levés au ciel.
J’ai rien répondu mais c’est revenu, ça revient me hanter à chaque nouvelle image et bon sang que les images du moment sont lacrymogènes.
Mais bordel, Patrice, c’est quel niveau de déconnexion du monde, que d’oublier les corps ??? Mais c’est pas des corps, peut-être, qui font la queue aux distributions alimentaires, c’est pas des corps qui attendent un deuxième bus de grande couronne à 5h40 pour aller faire le ménage en centre-ville, c’est pas des corps que les grenades mutilent quand ils sont blancs et tuent quand ils sont noirs, c’est pas des corps qui crèvent de chaud, je veux dire crever-crever, je veux dire mourir, je précise Patrice au cas où tu serais parti te tripoter la métaphore des Grands Esprits, mourir comme dans allô madame c’est le centre hospitalier est-ce que vous pourriez nous rappeler rapidement c’est pas des corps qu’on a retrouvés trop tard sous les velux, c’est pas des corps sous les tentes qu’on canif, c’est pas des corps qui fausse-couchent sur les 200km qui les séparent de la dernière maternité pas encore fermée, c’est pas des corps encore à l’hôpital douze ans huit balles douze ans huit balles un matin de vacances et ça c’est celle qui a eu de la chance.
C’est pas des corps à qui l’on agrafe un ruban à la place d’un rendez-vous urgent ah oui peut-être dans 11 mois, c’est pas des corps qui mettent encore un pull un pull un pull de plus ce sera ça d’économisé c’est pas des corps fracassés sur les chantiers, c’est pas même chez les bourgeois des corps qu’on enverra à la guerre, celle qu’on nous vend, celle qu’on nous fait réarmer, c’est pas des corps qui accouchent des réarmements, pas des corps qui se font cracher tabasser tuer parce qu’ils avaient les ongles longs et la pomme d’Adam, c’est pas des corps qui préfèrent qu’on les enterre trop tôt plutôt que d’entendre encore une fois que c’est votre poids c’est dans la tête c’est votre culture c’est votre faute.
C’est pas des corps qui font semblant que Noël nouvel an ça compte pas t’inquiète pas enfin pas cette année parce qu’en fait le TGV la petite retraite, c’est pas des corps qui disent en fait moi Maîtresse mon papa une fois il a, c’est pas des corps dont se servent les hommes comme on se ressert de la soupe, de la soupe maison, de la soupe à eux, bien à eux, alors on se ressert, puisqu’elle est maison puisqu’elle est à eux. C’est pas des corps au dos fracass à pas cinquante piges, c’est toi qui fais le ménage chez toi Patrice, parce que si tu fais le ménage tu le sais que frotter c’est un corps, c’est pas des corps qui te déliveroo à vélo sous la pluie, pas des corps qui bêchent binent turbinent.
T’imagines pas Patrice à quel point elle est pas exhaustive là, cette liste. Tu sais pourquoi on dit « exhaustif », Patrice, nan je vais te dire comme c’est le règne des hommes raisonnables de la pensée des esprits, je vais te donner de l’esprit tu vas kiffer : exhaustif ça vient du latin exhaurire , ça veut dire vider, tu vois, comme si ma liste de C’est pas des corps, ma hotte à emmerdes, j’essayais de te la vider sur la table, de tout dire jusqu’à ce que la hotte soit épuisée, épuisée, c’est pour ça qu’en anglais Patrice épuisé ça se dit exhausted, c’est la même racine qu’exhaustif. Et je sais que t’aimerais bien Patrice, t’aimerais bien que je t’en fasse plus souvent des citations latines, voilà, une belle bataille bien propre des esprits, mais je peux pas Patrice, pas toujours, parce que je ne suis qu’un corps épuisé parmi d’autres corps bien plus oppressés encore. On est fatiguées Patrice, nos corps sont fatigués. Tout ce qu’on arrive à faire c’est sourire un peu pouffer si on voit un coiffeur qui s’appelle Exhaus’tif, et encore, la blague est usée. Comme nos corps. Ah bordel, resserre tes cuisses tu prends toute la place et va voir ailleurs si j’y suis, avec un peu de bol j’y serai pas.
Cherche pas à croiser mon regard, cherche pas à croiser mes yeux, j’ai les yeux là-haut, j’ai les yeux au ciel, comme les corps qu’on a perdus.
Allez salut.
Klaire
